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Conférence Nobel
Le 7 décembre 2000
Je ne sais si c’est le destin qui m’a poussé à cette tribune, mais pourquoi ne pas appeler destin le hasard forgé par une série d’heureuses coïncidences ? Je ne parlerai pas de l’existence de Dieu ; face à cette énigme, j’ai toujours éprouvé le plus grand respect, bien que je me sois toujours considéré comme athée.
Un individu ne peut devenir un dieu et encore moins se mettre à la place de Dieu lui-même. Qu’un surhomme domine le monde ne peut créer que plus de désordres pour celui-ci, le rendre plus chaotique. Au cours de ce siècle post-nietszchéen, les catastrophes que l’homme a provoquées ont laissé dans l’histoire de l’humanité les pages les plus noires. Les paroles folles d’un philosophe narcissique à l’extrême ne sont cependant rien en comparaison des crimes engendrés par le perpétuel recours à la violence de tous ces surhommes qu’on appelle dirigeants du peuple, chefs d’Etat, commandants suprêmes des nations. Je ne voudrais pas abuser de cette tribune littéraire pour trop parler de politique et d’histoire, je voudrais seulement profiter de l’occasion qui m’est offerte pour faire entendre la voix d’un écrivain, la voix d’un individu.
L’écrivain est un homme ordinaire, peut-être est-il seulement plus sensible, et les hommes trop sensibles sont toujours plus fragiles. L’écrivain ne s’exprime ni en porte-parole du peuple ni en incarnation de la justice ; sa voix est forcément faible, cependant c’est précisément la voix de cette sorte d’individu qui est beaucoup plus authentique.
Ici je voudrais dire que la littérature ne peut être que la voix d’un individu, et qu’il en a toujours été ainsi. Quand la littérature devient ode à un pays, étendard d’une nation, voix d’un parti, porte-parole d’une classe ou d’un groupe, quels que soient les moyens utilisés pour la diffuser, aussi puissant que puisse être son rayonnement, même si elle va jusqu’à recouvrir ciel et terre, elle ne pourra éviter de perdre sa vraie nature, elle ne sera plus littérature, mais un objet utilitaire au service du pouvoir et des intérêts.
La littérature a été confrontée à ce malheur au cours du siècle qui vient de s’achever, et en regard de n’importe quelle autre période du passé, c’est au cours de ce siècle qu’elle a été le plus marquée par la politique et le pouvoir, et que les écrivains ont subi la plus forte oppression et les plus grands dommages.
Si la littérature préserve sa raison d’être et ne devient pas un instrument de la politique, on ne peut que revenir à la voix de l’individu, puisque la littérature naît d’abord des sensations de celui-ci et prend forme à partir de leur expression. Cela ne revient pas à dire que la littérature soit absolument coupée de la politique, ni qu’elle doive absolument s’immiscer dans la politique ; ce que l’on appelle engagement de la littérature ou engagement politique de l’écrivain, toutes ces polémiques ont constitué un fléau qui a tourmenté la littérature au cours du siècle écoulé. La tradition et l’innovation qui vont de pair, devenues conservatisme et révolution, ont toujours transformé les questions littéraires en lutte entre le progrès et la réaction, l’idéologie semant le trouble. Chaque fois qu’idéologie et pouvoir ont été liés et sont devenus une force réelle, la littérature et l’individu ont subi un désastre.
Si la littérature chinoise du xxe siècle s’est trouvée à maintes reprises totalement exsangue, au point de parfois presque disparaître, ce fut précisément parce que la politique dominait la littérature, que révolution littéraire et littérature révolutionnaire plaçaient, l’une comme l’autre, la littérature et l’individu dans une situation désespérée. L’expédition punitive menée contre la culture traditionnelle chinoise a conduit, au nom de la révolution, à l’interdiction publique des livres et à leur destruction par le feu. Depuis cent ans, le nombre des écrivains fusillés, emprisonnés, contraints à l’exil, ou condamnés aux travaux forcés, est incalculable, dans des proportions que l’on ne peut comparer avec aucune des dynasties impériales de toute l’histoire de la Chine ; et, sans même parler de liberté de création, cela a entraîné pour l’écriture littéraire en chinois des difficultés incomparables.
Un écrivain qui désirait avoir la liberté de penser, s’il refusait le silence, ne disposait que de la fuite. Et si les écrivains, qui recourent au langage, se taisent trop longtemps, c’est comme s’ils se suicidaient. L’écrivain qui veut échapper au suicide et à la mise à l’index, et s’exprimer avec sa propre voix, ne peut pas ne pas fuir. Si l’on se rappelle l’histoire de la littérature, en Orient comme en Occident, il en a toujours été ainsi : de Qu Yuan à Dante, à Joyce, Thomas Mann, Soljenitsyne, ainsi qu’aux intellectuels chinois qui se sont exilés après le massacre de Tian’anmen, voilà le destin inéluctable des poètes et des écrivains qui voulaient sauver leur propre voix.
Mais durant les années où Mao Zedong exerçait sa dictature totale, même la fuite était impossible. Les temples perdus au fond des forêts, qui avaient protégé les lettrés de l’époque féodale, furent rasés, même écrire dans l’intimité faisait courir un danger mortel. Si un individu voulait conserver une pensée indépendante, il n’avait que lui-même à qui s’adresser et ne pouvait le faire que dans le plus profond secret. Je dois dire que ce fut précisément à ce moment, alors qu’on ne pouvait pas faire de littérature, que j’ai pris la conscience de sa nécessité : c’est la littérature qui permet à l’être humain de conserver sa conscience d’homme.
On peut dire que se parler à soi-même constitue le point de départ de la littérature, communiquer au moyen du langage vient en second. Lorsque l’homme injecte ses sentiments et ses réflexions dans le langage, puis qu’il recourt à l’écriture, alors naît la littérature. Lorsque, ensuite, sans visée utilitaire, et sans même penser jamais être diffusé, il cependant à écrire et recueille du plaisir grâce à l’écriture, et même un dédommagement, c’est déjà une récompense. Si j’ai entrepris l’écriture de mon roman La Montagne de l’Ame précisément à l’époque où mes œuvres, malgré une autocensure, étaient quand même interdites, c’était purement pour épancher ma solitude intérieure, pour moi-même, sans compter être publié un jour.
En considérant mon expérience de l’écriture, je peux dire que le fondement de la littérature, c’est la reconnaissance de sa propre valeur par l’homme, le moment de l’écriture étant déjà celui de l’affirmation de l’homme. La littérature naît d’abord des besoins de satisfaction personnelle de l’écrivain, l’œuvre n’a un écho dans la société qu’une fois achevée, et d’ailleurs la nature de cet écho ne dépend pas de la volonté de l’auteur. Dans l’histoire de la littérature, de nombreux chefs-d’œuvre impérissables qui sont passés à la postérité n’ont pas été publiés du vivant de leurs auteurs ; pourquoi ceux-ci auraient-ils continué à écrire, si ce n’est parce qu’ils trouvaient en écrivant la reconnaissance d’eux-mêmes ? La biographie des auteurs des plus grands romans de l’histoire de la littérature chinoise — les quatre immenses talents qui ont écrit La Pérégrination vers l’Ouest, Au bord de l’eau, Fleur en fiole d’or, Le Rêve dans le pavillon rouge — est, comme celle de Shakespeare, difficile à vérifier ; seule a été conservée une confession de Shi Nai’an : si celui-ci n’avait pas écrit seulement pour se réconforter, comme il le dit lui-même, comment aurait-il pu investir l’énergie de toute une vie dans une œuvre aussi gigantesque, qui n’a pas obtenu la moindre récompense de son vivant ? N’en va-t-il pas de même pour l’initiateur du roman moderne, Kafka, et pour le poète le plus profond du xxe siècle, Fernando Pessoa ? S’ils ont recouru au langage, ce n’était nullement dans l’intention de transformer le monde, et ils se sont exprimés tout en étant parfaitement conscients de l’impuissance de l’individu : voilà bien l’attrait que possède le langage.
Le langage est la cristallisation la plus élevée de la civilisation humaine. Si raffiné, profond, insaisissable, tellement envahissant aussi, il pénètre les sensations et les connaissances de l’homme et établit un lien entre le sujet sensible et la connaissance du monde. Le fruit du travail d’écriture est si merveilleux, il permet à des individus isolés, même s’ils sont de nationalités ou de générations différentes, de communiquer. L’immédiateté de l’écriture littéraire et de la lecture s’unit ainsi à leur valeur d’éternité.
Je pense qu’aujourd’hui, un écrivain qui met résolument l’accent sur une culture nationale est quelque peu suspect. Pour ce qui est de mon lieu de naissance et de la langue que j’utilise, je porte en moi la tradition culturelle chinoise ; la culture est toujours étroitement liée à la langue, et à partir d’elles se forment des modes originaux de sensation et de connaissance, de réflexion et d’expression relativement stables. Mais la créativité de l’écrivain commence précisément là où le langage s’est déjà manifesté, et il ajoute sa narration là où le langage ne s’est pas encore tout à fait exprimé. En tant que créateur d’un art du langage, il n’est pas nécessaire que l’écrivain se colle une étiquette nationale toute faite, reconnaissable au premier coup d’œil.
Les œuvres littéraires dépassent les frontières, elles dépassent les langues grâce aux traductions, elles dépassent aussi les usages sociaux et certaines relations humaines particulières formées par l’histoire et le lieu, mais l’humain qu’elles révèlent en profondeur est universellement communicable à l’humanité entière. En outre, tout écrivain actuel subit l’influence de nombreuses autres cultures que la sienne propre, aussi mettre l’accent sur les caractéristiques d’une culture nationale, à moins que ce ne soit pour une publicité touristique, est inévitablement suspect.
De même que la littérature dépasse l’idéologie, les frontières et la conscience nationale, le fondement de l’existence de l’individu dépasse aussi les principes, quels qu’ils soient ; la vie de l’homme se situe toujours au-dessus des doctrines et spéculations sur l’existence elle-même. La littérature est une manière de se préoccuper de façon générale des difficultés d’être de l’homme, sans sujets tabous. Les limites de la littérature lui sont toujours extérieures. Politiques, sociales, éthiques, d’usage, elles tentent toutes de la contenir dans des cadres afin d’en faire une sorte d’élément de décoration.
Mais la littérature n’est ni un ornement sans utilité, ni un raffinement à la mode de la société, elle a en propre ses jugements de valeur, ce que l’on appelle le jugement esthétique. Le jugement esthétique qui est toujours en rapport avec les sentiments humains est le seul jugement possible de l’œuvre littéraire. Certes, il varie selon les personnes, car les sentiments humains sont issus d’individus différents. Cependant, ce jugement esthétique subjectif répond aussi à des critères communément admis. Grâce à la capacité de juger que les hommes ont acquise à travers leur formation littéraire, ils peuvent percevoir à la lecture la poésie et la beauté que l’auteur a instillées dans une œuvre, ainsi que le sublime et le ridicule, la tristesse et l’absurde, l’humour et l’ironie.
La poésie n’émane pas seulement du lyrisme. Le narcissisme sans limites de l’écrivain est une sorte de maladie infantile ; certes, lorsqu’on apprend à écrire, on ne peut l’éviter. De plus, l’expression des sentiments possède de multiples niveaux ; mieux vaut une contemplation d’un regard froid qu’une hauteur d’esprit exagérée. C’est dans cette observation distanciée que se dissimule la poésie. Et si ce regard qui observe examine aussi l’écrivain lui-même, et que de la même manière il se place au-dessus des personnages du livre et de l’auteur, il devient le troisième œil de l’écrivain, un regard le plus neutre possible. Alors, les catastrophes et les immondices du monde des hommes pourront aussi être examinées et, tout en provoquant souffrance, dégoût et nausée, elles éveilleront pitié, amour de la vie et attachement.
Je ne pense pas que le jugement esthétique qui est profondément enraciné dans l’homme puisse se démoder, bien qu’en littérature, comme en art, la mode change au fil des ans. Mais la différence entre la mode et le jugement de valeur en littérature réside dans le fait que la mode ne privilégie que ce qui est nouveau ; c’est un mécanisme normal de fonctionnement du marché, auquel le marché du livre ne fait pas exception. Si le jugement esthétique de l’écrivain devait suivre les tendances du marché, cela reviendrait au suicide de la littérature. Aussi, particulièrement dans ce que l’on appelle aujourd’hui la société de consommation, je pense qu’il faut avoir recours à une littérature froide.
Il y a dix ans, lorsque j’eus achevé, au bout de sept années, La Montagne de l’Ame, je préconisai ce genre de littérature :
´ Dans sa nature même, la littérature n’a rien à voir avec la politique, c’est une affaire purement individuelle, une observation, une sorte de remémoration d’une certaine expérience, des pensées et des sentiments, l’expression d’un certain état d’esprit, et à la fois la satisfaction de la réflexion.
´ Ce que l’on nomme écrivain n’est rien d’autre qu’un individu qui s’exprime, qui écrit, les autres peuvent l’écouter ou ne pas l’écouter, le lire ou ne pas le lire, l’écrivain n’est ni un héros qui plaide en faveur du peuple ni une idole que l’on pourrait adorer, c’est encore moins un criminel ou un ennemi du peuple, et si parfois il connaît des ennuis à cause de ses œuvres, c’est uniquement parce que cette exigence vient d’autrui : lorsque le pouvoir a besoin de se fabriquer des ennemis pour détourner l’attention du peuple, l’écrivain devient une victime. Et, ce qui est plus malheureux encore, c’est que l’écrivain qui subit ces tourments risque d’imaginer qu’être une victime est une grande gloire.
´ En réalité, les relations entre l’écrivain et le lecteur ne sont rien d’autre qu’une sorte de lien de l’esprit qui s’établit par l’intermédiaire d’une œuvre entre deux ou plusieurs individus qui n’ont pas besoin de se voir ni d’être en relation. La littérature, en tant qu’activité humaine, ne peut faire l’économie de deux actes : lire et écrire, qui sont deux gestes librement consentis. Voilà pourquoi elle n’a aucun devoir envers les masses.
´ Cette littérature qui a recouvré ses valeurs intrinsèques, pourquoi ne pas l’appeler littérature froide ? Elle n’existe que par le fait que le genre humain est en quête, en dehors de satisfactions matérielles, d’une activité de nature purement spirituelle. Naturellement, cette littérature ne date pas d’aujourd’hui, mais si par le passé elle devait principalement résister au pouvoir politique et à la pression des usages sociaux, aujourd’hui elle doit en plus lutter contre l’invasion des valeurs du marché de la société de consommation, et pour chercher à exister, elle doit d’abord accepter la solitude.
´ L’écrivain qui se consacre à ce travail de création aura manifestement des difficultés à en vivre, il lui faudra rechercher un autre moyen d’existence, c’est pourquoi on peut dire que la création littéraire est un luxe, une pure satisfaction de l’esprit. Cette littérature froide n’a la chance d’être publiée et diffusée que grâce aux efforts des écrivains et de leurs amis. Cao Xueqin et Kafka en sont des exemples. Non seulement leurs œuvres ne purent être éditées de leur vivant, mais eux purent encore moins créer un quelconque mouvement littéraire ou devenir des étoiles dans la société. Un tel écrivain vit dans la marge et dans les interstices de la société. Il se consacre entièrement à cette activité spirituelle, sans nourrir le moindre espoir d’en retirer quelque rétribution, il n’est en quête d’aucune reconnaissance sociale et ne recherche que son propre plaisir.
´ La littérature froide est une littérature de fuite pour préserver sa vie, c’est une littérature de sauvegarde spirituelle de soi-même afin d’éviter l’étouffement par la société ; si une nation ne peut admettre cette sorte de littérature non utilitariste, non seulement c’est un malheur pour l’écrivain, mais c’est triste pour cette nation. ª
Moi, j’ai le bonheur de recevoir de mon vivant cette récompense et cet immense honneur de la part de l’Académie suédoise, une récompense qui va aussi à mes amis du monde entier qui n’ont pas épargné leur peine pour traduire, éditer, jouer et critiquer mes œuvres. Je ne pourrai pas ici tous les remercier un par un, car la liste en serait trop longue.
Je dois aussi remercier la France qui m’a admis en son sein. Dans ce pays glorieux par sa littérature et ses arts, j’ai trouvé des conditions de création libre, ainsi que des lecteurs et des spectateurs. J’ai eu la chance de ne pas être trop seul, même si je me consacre à un travail de création qui est assez solitaire.
Je voudrais dire aussi que la vie n’est en rien une cérémonie, le monde n’est pas partout tel que cette Suède paisible qui n’a pas connu de guerre depuis cent quatre-vingts ans : le nouveau siècle est loin d’avoir été immunisé par les nombreux désastres que le précédent a connus. La mémoire ne se transmet pas de façon héréditaire comme les gènes. Le genre humain, même doté d’intelligence, n’est pas suffisamment intelligent pour tirer les enseignements nécessaires ; l’intelligibilité humaine peut parfois être victime d’accès de fièvre maligne qui menacent l’existence de l’homme.
Il n’est pas du tout certain que l’humanité aille de progrès en progrès. Au cours de l’histoire — ici je ne peux pas ne pas mentionner l’histoire de la civilisation humaine —, la civilisation ne progresse pas de façon régulière. Stagnation du Moyen Age en Europe, troubles du continent asiatique à l’époque moderne, guerres mondiales du xxe siècle, sophistication accrue des procédés pour tuer les hommes : l’humanité n’a pas eu tendance à devenir plus civilisée au fil des progrès scientifiques et techniques.
Ni l’explication de l’histoire par un quelconque scientisme, ni les déductions tirées d’un point de vue historique bâti sur une dialectique chimérique, rien de tout cela ne peut expliquer les actes humains. Les fanatismes pour les utopies ainsi que les révolutions permanentes qui ont sévi plus d’un siècle durant ont à présent pris fin, et les survivants n’en ressentent-ils pas quelque amertume ?
La négation de la négation ne mène pas inéluctablement à l’affirmation, les révolutions n’ont pas toujours engendré des réalisations. Prenant comme préalable l’utopie d’un nouveau monde pour éradiquer l’ancien, la théorie de la révolution sociale s’est exercée aussi sur la littérature, elle a transformé en champ de bataille ce qui était un jardin de la création, elle a renversé les anciens, foulé aux pieds la tradition littéraire, on est reparti de zéro, seule la réforme était valable, l’histoire de la littérature fut interprétée comme une suite de subversions.
En fait, l’écrivain ne peut assumer le rôle du Créateur, il ne doit pas non plus se prendre pour le Christ : non seulement cela provoquerait chez lui un dérèglement de l’esprit qui le conduirait à la folie, mais cela transformerait aussi le monde actuel en illusion ; quand on est cerné d’un purgatoire, il devient naturellement impossible de vivre. Les autres, c’est bien l’enfer, mais quand le moi est hors de contrôle, n’est-ce pas aussi l’enfer ? Non seulement on devient victime au nom de l’avenir, mais on demande aussi aux autres de l’être.
Il ne faut pas conclure à la hâte l’histoire de ce xxe siècle ; si on reste bloqué dans les ruines des cadres idéologiques, l’histoire n’aura servi à rien et la postérité aura à la corriger.
L’écrivain n’est pas un prophète, le plus urgent est de vivre dans l’instant, déjouer les pièges, perdre ses vains espoirs, voir clair sur-le-champ, tout en s’observant soi-même. Mais le moi est aussi chaos, et tout en doutant de ce monde et des autres, rien n’empêche de réfléchir sur soi. L’origine des catastrophes et des oppressions est en effet souvent extérieure à soi, mais la lâcheté et le trouble de l’homme risquent d’augmenter encore ses souffrances, et d’apporter le malheur à autrui.
Les actes des hommes sont si inexplicables, l’homme a du mal à se comprendre lui-même, la littérature n’est en fait que l’observation de l’homme par lui-même, et quand l’homme s’examine, germe alors un brin de conscience qui éclaire son soi.
La littérature ne vise absolument pas à la subversion, mais elle est précieuse pour révéler ce qu’on connaît peu en l’homme ou pour montrer le visage réel d’un monde que l’on croit connaître mais dont on est en fait dans l’ignorance. La vérité est certainement la qualité la plus fondamentale de la littérature, et la moins réfutable.
Un nouveau siècle commence — est-il nouveau ? laissons cela de côté —, la révolution littéraire et la littérature révolutionnaire prendront fin avec la désagrégation de l’idéologie. Les chimères utopiques qui ont recouvert la société pendant plus d’un siècle sont déjà parties en fumée ; une fois dégagée des entraves de tel ou tel principe, la littérature doit revenir aux difficultés d’être de l’homme ; la difficulté fondamentale d’exister du genre humain n’a guère changé et reste un sujet éternel pour la littérature.
Cette époque est sans prédictions et sans promesses, et je pense que c’est mieux ainsi. Fini le temps où l’écrivain jouait le rôle du prophète et du juge, les prédictions du siècle dernier sont devenues tromperies. Inutile de créer de toutes pièces de nouvelles superstitions pour l’avenir, mieux vaut attendre en écarquillant les yeux. Mieux vaut que l’écrivain revienne à la place du témoin et exprime, autant qu’il le peut, le réel.
Mais cela ne signifie pas pour autant que la littérature consiste à noter la réalité. Il faut savoir qu’il est très rare que les témoignages donnent toute la réalité, et que souvent ils masquent les causes et les mobiles qui ont engendré les événements. La littérature, elle, quand elle entre en contact avec le réel, peut tout révéler sans exception, depuis le for intérieur des hommes jusqu’au processus des événements, c’est là sa force, à la condition que l’écrivain montre telle quelle la réalité de l’existence humaine, sans inventer de toutes pièces.
La perspicacité de l’écrivain pour saisir la réalité décide de la valeur de l’œuvre, et cela, ni les jeux d’écriture ni les techniques de composition ne peuvent le remplacer. En fait, les avis sont partagés sur ce que l’on appelle le réel, et la manière de le toucher diffère selon les personnes, mais on peut se rendre compte au premier coup d’œil si un écrivain a enjolivé les multiples facettes de la vie ou s’il les a exposées sans détours. Transformer l’interrogation sur le réel en une spéculation d’ordre sémantique est affaire de critique littéraire, issue d’une certaine idéologie ; ce genre de principes et de dogmes n’a rien à voir avec la création.
Pour l’écrivain, affronter le réel ou non n’est pas uniquement question de procédé de création, c’est lié intimement à son attitude d’écriture. Savoir si ce qui est écrit est réel ou non signifie aussi : écrit-on de manière sincère ? Ici, le réel n’est pas seulement jugement de valeur littéraire, il revêt aussi un sens éthique. L’écrivain n’assume en rien une mission d’éducation morale. Il expose en profondeur les personnages les plus divers qui peuplent l’univers, tout en s’exposant lui-même, y compris son intimité. Le réel, en littérature, pour l’écrivain, équivaut presque à l’éthique, et c’est même l’éthique suprême.
La fiction, entre les mains d’un écrivain rigoureux dans son attitude d’écriture, doit elle aussi avoir comme préalable d’exprimer la réalité de la vie humaine, là réside la force vitale des œuvres impérissables qui ont traversé les siècles. C’est parce qu’il en est ainsi que la tragédie grecque et Shakespeare ne pourront jamais passer de mode.
La littérature n’est pas uniquement une copie de la réalité, elle en traverse les couches extérieures et la pénètre jusque dans ses tréfonds ; elle est le révélateur de l’imaginaire et s’envole très haut au-dessus des représentations communes, adoptant un point de vue macroscopique pour dévoiler les tenants et les aboutissants des situations.
Evidemment, la littérature recourt également à l’imagination. Mais ce voyage de l’esprit ne consiste pas à dire n’importe quoi ; l’imagination coupée des sentiments réels, s’éloignant des bases de l’expérience de la vie pour aller vers la fiction, ne peut être que sans force. Une œuvre qui ne convainc pas son auteur lui-même ne pourra toucher le lecteur. En fait, la littérature ne se contente pas de s’abreuver à l’expérience de la vie quotidienne, l’écrivain n’est pas enfermé dans son vécu ; ce qu’il a vu et entendu, ce qui a déjà été décrit dans les œuvres littéraires du passé, tout cela peut aussi devenir ce qu’il ressent par lui-même grâce au vecteur du langage, voilà encore où réside le charme du langage littéraire.
Telles les incantations et les prières, le langage possède une force qui ébranle les hommes ; son art réside dans le fait que le narrateur peut transmettre à autrui ce qu’il ressent, mais ce n’est pas un simple système de codes, une sorte de construction sémantique qui se satisferait elle-même de sa propre structure grammaticale. Si l’on oublie l’homme vivant qui se trouve derrière le langage, les raisonnements d’ordre sémantique peuvent facilement devenir simple jeu intellectuel.
Le langage n’est pas seulement le vecteur de concepts et de points de vue, il touche en même temps la sensation et l’intuition, c’est la raison pour laquelle les codes et l’informatique ne pourront remplacer le langage des êtres vivants. Au-delà de l’émission de mots, la volonté et la motivation de celui qui parle, ses intonations et son état d’esprit ne pourront pas être exprimés seulement à l’aide de la sémantique et de la rhétorique. Le sens du langage littéraire ne peut s’exprimer vraiment que si un homme vivant le prononce avec sa voix, car il se servira aussi de son ouïe, il n’en fera pas un simple outil de réflexion qui fonctionne de manière autonome. Si l’homme a besoin du langage, ce n’est pas seulement pour communiquer du sens, c’est en même temps pour écouter et reconnaître sa propre existence.
Ici, pourquoi ne pas parodier le mot de Descartes, en déclarant pour ce qui concerne l’écrivain : Je m’exprime donc je suis. Je, l’écrivain, ce peut être l’écrivain lui-même ou le narrateur, ou encore un personnage du livre, ce peut être ´ il ª, mais aussi ´ tu ª, le narrateur-sujet peut passer de un à trois. La reconnaissance de la personne sujet est le point de départ de l’expression de ses sensations et de sa connaissance, à partir duquel naissent des modes de narration différents. L’écrivain réalise ses sensations et sa connaissance dans ce processus de recherche d’un mode de narration original.
Dans mes romans, je me sers de pronoms personnels à la place des personnages habituels, je décris ou observe le personnage principal en utilisant les pronoms ´ je ª, ´ tu ª et ´ il ª. Et quand un même personnage utilise des pronoms personnels différents pour s’exprimer, la distance que cela instaure donne aussi un espace intérieur plus vaste au jeu de l’acteur. D’ailleurs, je recours aussi aux changements de pronoms personnels dans ma dramaturgie.
On n’a pas fini et on n’aura jamais fini d’écrire des œuvres romanesques et théâtrales. Déclarer la mort de tel genre littéraire ou artistique est parfaitement vaniteux.
La langue, qui est née en même temps que la civilisation humaine, est si prodigieuse, sa force d’expression est loin d’être épuisée, le travail de l’écrivain consiste à en découvrir et à en développer les potentialités cachées. L’écrivain n’est pas un démiurge, il ne peut pas détruire ce monde, même s’il est ancien. Il ne peut pas non plus construire un monde idéal, même si le monde actuel est tellement étrange et impossible à comprendre, mais il peut plus ou moins se livrer à une expression nouvelle ; là où les anciens ont déjà dit, il y a encore à dire, il peut aussi commencer à s’exprimer là où les anciens se sont arrêtés.
La subversion en littérature appartient au verbiage de la révolution littéraire. La littérature n’est pas morte, l’écrivain ne peut pas non plus être abattu. Tout écrivain a sa place sur les étagères ; tant qu’il y aura des lecteurs pour le lire, il survivra. Si un écrivain peut laisser dans la réserve littéraire de l’humanité, déjà si riche, un livre qui sera lu plus tard, c’est un immense réconfort.
Mais la littérature, qu’il s’agisse d’écriture pour l’auteur ou de lecture pour le public, s’accomplit dans l’instant, et de là vient le plaisir. Ecrire pour l’avenir, si ce n’est pas pour faire semblant, c’est se tromper et tromper autrui. La littérature est faite pour les vivants, elle est même l’affirmation des vivants dans l’instant. Cet instant éternel, reconnaissance de la vie de l’individu, c’est la raison d’être inébranlable de la littérature pour la littérature, s’il est encore besoin de chercher une raison d’être à cette immense liberté.
Lorsque l’on ne considère pas la littérature comme un gagne-pain, mais que l’on écrit de manière à en tirer du plaisir et à oublier pourquoi on écrit et pour qui on écrit, l’écriture devient indispensable, il est impossible de ne pas écrire et la littérature est inéluctable. La littérature est sans utilité, c’est justement une de ses caractéristiques intrinsèques. Que l’écriture littéraire devienne un métier est le résultat malheureux de la division du travail dans la société moderne, et pour l’écrivain, une conséquence extrêmement fâcheuse.
Aujourd’hui particulièrement, où l’économie de marché envahit tout, les livres sont aussi devenus des produits commerciaux. Sans même parler du cas de l’écrivain isolé, les groupes et les mouvements littéraires disparaissent totalement, confrontés au marché aveugle et sans limites. Si l’écrivain refuse de se plier aux lois du marché, s’il veut créer sans se trouver dans l’état de fabriquer des produits culturels pour satisfaire au goût de la mode, il ne peut pas ne pas se chercher un autre moyen d’existence. La littérature n’a rien à voir avec les best-sellers et les tableaux des ventes, et les médias font plus de cas de la publicité que des écrivains. La liberté de création n’est ni une faveur ni une chose que l’on peut acheter, elle vient avant tout d’un besoin intérieur de l’écrivain lui-même.
Plutôt que de dire que le bouddha est en toi, je dirai que la liberté est en toi, reste à savoir si tu t’en sers. Si tu te sers de la liberté en échange d’autre chose, comme l’oiseau, elle s’envolera.
Si l’écrivain écrit, sans attendre de rétribution, ce qu’il a envie d’écrire, ce sera non seulement une affirmation de lui-même, mais aussi une sorte de défi envers la société. Mais ce défi n’est pas un simulacre, l’écrivain ne doit pas se prendre pour un héros ou un combattant, d’autant que le héros et le combattant, quand ils se battent, si ce n’est pas pour une noble cause, c’est pour commettre un exploit, toutes choses hors du domaine de l’œuvre littéraire. Si l’écrivain a aussi son propre défi à lancer à la société, c’est avec des mots, il doit s’en remettre aux personnages et aux circonstances créés dans son œuvre, sinon il ne pourra que nuire à la littérature. Celle-ci n’est pas un cri de colère et ne peut transformer l’indignation individuelle en dénonciation. Les sentiments de l’écrivain en tant qu’individu ne deviennent littérature que dilués dans l’œuvre, et peuvent ainsi passer l’épreuve du temps et perdurer.
Voilà pourquoi mieux vaut dire que c’est l’œuvre de l’écrivain qui jette un défi à la société plutôt que l’écrivain lui-même. Les œuvres qui traversent le temps sont bien sûr des réponses vigoureuses à l’époque et à la société où vivait l’écrivain. Quand le vacarme des événements et de leurs acteurs s’est tu, seule retentit encore la voix qui s’élève de l’œuvre, s’il reste des lecteurs pour la lire.
En fait, ce défi ne peut parvenir à changer la société, il ne s’agit que d’un individu qui cherche à dépasser les limites ordinaires de son environnement social, en accomplissant un geste peu marqué, mais quand même pas tout à fait habituel : voilà une source de fierté de se comporter en homme. Si l’histoire de l’humanité ne dépendait que de lois impossibles à connaître, d’un va-et-vient de courants aveugles, et qu’on n’arrive pas à entendre la voix un peu divergente d’un individu, ce serait sûrement très triste. Dans ce sens-là, la littérature complète bien l’histoire. Lorsque la loi immense de l’histoire s’exerce sur les êtres sans leur offrir de choix, l’homme doit aussi laisser la trace de sa voix. Le genre humain ne possède pas que l’histoire, la littérature lui a aussi été laissée, c’est un peu de nécessaire confiance en lui-même que conserve l’homme malgré son insignifiance.
Messieurs les Académiciens, je vous remercie d’avoir récompensé la littérature avec ce prix Nobel, vous l’avez donné à une littérature qui n’a pas échappé aux souffrances du genre humain, qui n’a pas échappé à l’oppression politique, mais une littérature qui est restée irrémédiablement indépendante, refusant son asservissement. Je vous remercie d’avoir donné ce prix le plus prestigieux à des œuvres éloignées des manipulations du marché, qui n’ont pas attiré l’attention, mais qui méritent d’être lues. En même temps, je remercie l’Académie suédoise de m’avoir permis de me trouver à cette tribune vers laquelle les regards du monde entier sont tournés, de m’avoir écouté, d’avoir laissé un individu fragile faire entendre une voix faible et discordante que l’on n’entend pas d’habitude dans les médias. Je pense cependant qu’il s’agit bien là de l’objectif du prix Nobel de littérature. Merci à vous de m’avoir donné cette occasion.
Traduction en français : Noël et Liliane Dutrait